| | Les vraies origines du jazz... | |
| Aller à la page : 1, 2, 3, 4, 5, 6  | | Auteur | Message |
|---|
Christian Maître

Age : 46 Inscrit le : 23 Déc 2006 Messages : 1327 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 1:51 | |
| | benjamin a écrit: | 1. en dehors de l'article (passionnant) de Lacoue-Labarthe que vous avez trouvé sur mon site (comme quoi, je sers à quelque chose...),
|
Pour le coup c'est franchement magique le net ! On discute d'un sujet, en se référant à des articles sur un site, et le propriétaire du site viens s'insérer dans la conversation. Et ça tombe bien, c'est un spécialiste ! Qu'aurait donc pensé Adorno de cet accés plus rapide à l'information grâce au net ? J'allais dire "démocratisation" ou "accés des masses", mais je n'y crois pas vraiment...
Je vais aller écouter ça, et fouiller donc...
| benjamin a écrit: | 4. J'avais encore plein de choses à dire, mais tant pis, je m'en tiens à cela : je crois qu'Adorno est le plus important philosophe qui ait écrit sur la musique au XXe siècle, il faut en effet s'y plonger, mais c'est une pensée difficile, complexe, exigeante et radicale. Une fois qu'on a la tête dedans, on se rend compte de sa subtilité et de sa justesse. Mais commencer par les écrits sur le jazz (évidemment très très contestables, ce qui ne veut pas dire qu'on puisse les balayer d'un revers de main) n'aide pas forcément : on a tendance à se braquer d'emblée et à être pas d'accord du tout, et on passe à côté.
|
Oui c'est l'impression que j'ai eu en le lisant. Pas d'accord du tout, un peu agacé même en tant qu'amoureux de jazz, mais vraiment intéressé par le discours, celui d'Adorno, et sa critique par Lacoue-Labarthe. Et tu l'exprime parfaitement : très très contestables, ce qui ne veut pas dire qu'on puisse les balayer d'un revers de main
Au plaisir de te lire, Benjamin, nous avons besoin de spécialistes ici pour nous éviter de dire trop de bétises  |
|  | | Christian Maître

Age : 46 Inscrit le : 23 Déc 2006 Messages : 1327 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 2:19 | |
| Juste un mot pour dire qu'en se balladant sur le site tache-aveugle.net, j'ai trouvé deux articles passionnants sur Adorno et la poésie après Auschwitz. Sujet qui me passionne depuis longtemps. De quoi faire mon bonheur, je crois que je vais me pencher un peu plus sur cet Adorno...
Et j'y vais de mon petit lien personnel : Randomizm : Kaddish pour l'enfant qui ne naitra pas
Bon, je sais, rien à voir avec la musique... Mais je ne peux pas m'en empécher, j'aime les disgressions... |
|  | | benjamin Novice
Inscrit le : 12 Oct 2007 Messages : 7
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 12:24 | |
| | Christian a écrit: | | Bon, je sais, rien à voir avec la musique... |
« Music is the whole question of life itself » disait le grand John (Coltrane)... et là-dessus d'ailleurs, en parfait accord avec Adorno !
je reviens sur le « très contestable, mais qu'on ne peut balayer d'un revers de main » : en fait, comme le rappelle très justement Lacoue-Labarthe (et d'autres), Adorno n'a jamais vraiment écouté de jazz. Il ne faut donc pas s'étonner de ce qu'il y a de faux dans ce qu'il dit, mais au contraire : de ce qu'il y a de vrai ! Et là, les choses sont autrement plus compliquées. D'autre part, il faut replacer cela dans le contexte de l'époque : le premier article important sur le jazz, par exemple, date de 1936. À l'époque, pour Adorno et ses petits copains (W. Benjamin, Horkheimer, etc.), tous philosophes allemands d'origine juive, le contexte politique est absolument terrifiant, et ils ressentent le besoin de prendre des partis très tranchés. C'est une philosophie qui se conçoit comme éminemment engagée, au sens le plus fort du terme. Et il se trouve que, pour tous ces gens-là (et d'autres), la réflexion sur l'art est au cœur de beaucoup de questions : de là la condamnation sans équivoque du jazz. Lue hors contexte, après-coup, elle paraît évidemment très choquante ; mais il faut aussi voir que dans les années 40, Stravinsky s'en prend plein la gueule (encore que les choses sont moins caricaturales qu'on a tendance à le croire si on lit trop rapidement l'ouvrage « Philosophie de la nouvelle musique »). Rendez-vous compte : Stravinsky ! Non pas qu'Adorno pense que Stravinsky n'est pas un très grand compositeur, bien au contraire : sinon Adorno ne prendrai même pas le temps de s'y arrêter. Adorno regarde les deux plus grands compositeurs du début du XXe, Schoenberg et Stravinsky, et essaye de voir quels sont les choix que font l'un et l'autre. À ses yeux, Schoenberg est plus dans le vrai, mais tout au plus sa musique est-elle « une bouteille jetée à la mer » : c'est dire l'immensité des problèmes qui se posent... Alors c'est sûr qu'à côté de ça, le sympathique Gershwin ne pèse pas lourd : les exigences d'Adorno se situent bien au-delà. Et j'aurais tendance à être d'accord avec lui : si on compte sur Gershwin pour sauver le monde (car c'est de cela qu'il s'agit, de rien d'autre), on est mal barrés. Ce qui ne m'empêche pas d'écouter avec plaisir la Rhapsody in Blue, par exemple. Il faut juste savoir où on place la barre, et Adorno la place très très haut (« l'art consiste à résister, par la forme et rien d'autre, contre le cours du monde qui continue de menacer les hommes comme un pistolet appuyé contre la poitrine. »... !).
(J'y vais de ma digression : hier, à la librairie Les Cahiers de Colette (à Paris), l'écrivain Pierre Bergounioux était invité pour une rencontre-signature. Quelqu'un lui dit : « Mais vous placez la barre trop haut... ». Bergou a répondu : « Mais non, la barre elle a été placée là par ceux qui ont précédé, par un individu aveugle et qui n'a peut-être pas même existé, et qui s'appelait Homère, par des alccoliques et des phtisiques, des malades... » (i.e Proust, Kafka, Faulkner, etc.). Il y a des gens qui ne veulent rien abandonner des exigences du passé : Adorno est de ceux-là. Fin de digression.)
Alors maintenant, le jazz... je ne sais pas ! Je suis sûr à 100 % qu'Adorno a tort en le condamnant tout uniment (mais ceci, notamment du fait de ce qu'est devenu le jazz par la suite...), mais par contre je ne sais pas comment on peut faire pour confronter le meilleur du jazz aux exigences du philosophe : je dois avouer que j'ai des moments de doute affreux. Le pari mérite d'être tenté, je crois. |
|  | | kfigaro Modérateur

Age : 38 Inscrit le : 04 Nov 2006 Messages : 6482
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 12:39 | |
| | Christian a écrit: | | La réponse du Maitre est sans équivoque : "Tout ceci n'est que stupre et fornication !"... |
On n'est d'ailleurs pas loin du film de Corneau que j'ai vu hier soir ("Tous les matins du monde") dans lequel un vieux maître de musique Jean de Sainte-Colombe (sauvage et janséniste) rétorque à son jeune disciple (Marin Marais) que ce qu'il fait n'est pas de la "Musique" et est tout juste bon à divertir le roi... _________________ La boutique des chants éthérés |
|  | | kfigaro Modérateur

Age : 38 Inscrit le : 04 Nov 2006 Messages : 6482
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 14:02 | |
| | benjamin a écrit: | | Alors maintenant, le jazz... je ne sais pas ! Je suis sûr à 100 % qu'Adorno a tort en le condamnant tout uniment (mais ceci, notamment du fait de ce qu'est devenu le jazz par la suite...), mais par contre je ne sais pas comment on peut faire pour confronter le meilleur du jazz aux exigences du philosophe : je dois avouer que j'ai des moments de doute affreux. Le pari mérite d'être tenté, je crois. |
Bonjour Benjamin et merci de nous apporter tes lumières .
Une question tout de même : Adorno est mort en 69 (à 66 ans m'apprend wikipedia), il a su donc sûrement d'une façon ou d'un autre entendu parler du be-bop (peut être même entendu intégralement ou partiellement plusieurs titres de ce genre, même sans le désirer - un peu comme Boulez qui tombe sans le vouloir sur de la pop le matin en se rasant - après tout ce dernier a d'ailleurs bel et bien joué une pièce classique d'un des "papes" du rock anglo-saxon, à savoir Frank Zappa - une très belle oeuvre d'ailleurs, je l'ai découverte il y a quelques mois...), voire de la révolution free et de John Coltrane (dont le succès a explosé à la fin des années 50 et sans doute avant)...
En imaginant ce que ça soit le cas (j'avoue que ignore l'histoire et la réception du jazz en RFA mais vu l'existence d'un label comme ECM fondé d'ailleurs à la mort d'Adorno, je suis certain que le jazz a marqué également énormément d'allemands, même si la nature de sa réception a été sûrement très différente qu'en France où le jazz a été lié presque dès le début - du moins par un certain milieu progressiste - à la modernité et surtout aux "vainqueurs", à l'héroïsme, à un certain "brillant"...), comment un mélomane (musicien doué, compositeur, orchestrateur...) aussi averti autant qu'exigeant, curieux et passionné de musique a t'il pu passer à côté de la complexité harmonique relativement nouvelle d'un Monk, de l'inextricable babil mélodique d'un Coltrane (pourtant pas si loin d'une sorte de Webern ou du Stravinski le plus abstrait mais en plus rapide et énergique - en passant - ce n'est sûrement pas un hasard si les auditeurs actuels de l'intercontemporain sont aussi et presque toujours des amateurs du jazz le plus exigeant - légitimation et "sacralisation" du jazz oblige) ? _________________ La boutique des chants éthérés |
|  | | Christian Maître

Age : 46 Inscrit le : 23 Déc 2006 Messages : 1327 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 14:42 | |
| | benjamin a écrit: | | Alors maintenant, le jazz... je ne sais pas ! Je suis sûr à 100 % qu'Adorno a tort en le condamnant tout uniment (mais ceci, notamment du fait de ce qu'est devenu le jazz par la suite...), mais par contre je ne sais pas comment on peut faire pour confronter le meilleur du jazz aux exigences du philosophe : je dois avouer que j'ai des moments de doute affreux. Le pari mérite d'être tenté, je crois. |
Pour ma part, je ne suis pas musicologue, ni même musicien, donc je me place sur le terrain de l'émotion, le seul que je connaisse un peu... Et je répondrais volontiers : Billie Holiday qui chante "Strange Fruit", ou Coltrane qui joue "Alabama"... Ce qui répond d'ailleurs en grande partie, d'après moi, à la question d'Adorno : comment faire de la poésie après Auschwitz ? |
|  | | benjamin Novice
Inscrit le : 12 Oct 2007 Messages : 7
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 15:21 | |
| | (... et merde ! encore une de mes réponses qui s'est perdue dans les méandres de l'informatique... sorry ! j'y reviendrai donc plus tard... au plaisir !) |
|  | | Zaraké Maître

Inscrit le : 06 Nov 2006 Messages : 1016 Localisation : Toulouse (région)
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 15:50 | |
| | benjamin a écrit: | | je ne sais pas comment on peut faire pour confronter le meilleur du jazz aux exigences du philosophe |
| Christian a écrit: | | je répondrais volontiers : Billie Holiday qui chante "Strange Fruit" |
Vous m'épuisez à essayer de vous suivre
Je comprend à peine les questions que se pose Adorno, sinon ceci :
Après Aushwitz toute expression artistique populaire (expression qu'il aurait sans doute rejetée) participe d'une anesthésie, d'une amnésie coupables. Face à ce niveau de barbarie sans précédent et qui condamne le genre humain, seul l'Art peut constituer une rédemption et un moyen de lutte contre la résurgence de telles horreurs ....à condition que l'on relève les exigences de ce qu' on appelle Art pour qu' il soit à la hauteur d'un tel évènement innommable et en constitue en quelque sorte l'antithèse ... ce qui dans son esprit élimine en vrac, toute expression de la culture populaire, toute poésie futile, bon nombre de compositeurs fussent ils classiques, et ...le Jazz.
Euhh.. j'ai bon là?
Alors suivons Christian, et voyons si Billie Holiday est à la hauteur:
Note: Billie Holiday n'a pas connu Aushwitz, mais sa vie ne fut pas des plus faciles et ça se sent dans sa voix. Peut être cela lui confère-t-il une certaine légitimité Artistique selon Adorno.
voir: Bio Billie Holiday
Dernière édition par le Sam 13 Oct - 18:36, édité 3 fois |
|  | | Christian Maître

Age : 46 Inscrit le : 23 Déc 2006 Messages : 1327 Localisation : Toulouse
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 17:19 | |
| Et Alabama.
Ce titre de Coltrane est assez similaire à Strange Fruit, c'est la réponse, en musique, à un attentat du Klux Klux Klan dans une église baptiste en Alabama dans les années 60 qui a causé la mort de quatre petites filles. |
|  | | benjamin Novice
Inscrit le : 12 Oct 2007 Messages : 7
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:18 | |
| mouaif... pas tout à fait convaincu par le résumé de Zaraké... bon je reprends ce que j'avais écrit plus tôt et qui s'était perdu :
1. La question de « la poésie après Auschwitz », la question d'Adorno, est et doit rester une question : si on cherche à y répondre, c'est qu'on n'a pas compris — et c'est potentiellement très dangereux. C'est une question à jamais ouverte, béante, non cicatrisable. Adorno ne cherche en rien à formuler un interdit, mais à nous confronter à cela, à nous faire saisir l'abîme sans fond de notre temps. C'est d'ailleurs, à mon sens, le grand mérite de Paul Celan : il ne « répond » pas à Adorno, il nous place devant cette question. C'est ce que ne comprennent pas, malheureusement, certains commentateurs de Celan, qui n'ont jamais lu vraiment Adorno et caricaturent sa pensée. Je ne développe pas, je renvoie à mes deux articles sur la question, signalés plus haut par Christian.
2. Cependant, il faut insister sur ceci : Adorno n'a de cesse, dans le même temps où il tente de faire comprendre la profondeur de l'abîme, de répéter que tant qu'il y a de la douleur éprouvée par les hommes, il faut continuer à faire des poèmes (de la musique) pour que l'expression de cette douleur trouve à s'objectiver dans l'œuvre d'art. Ainsi donc, il serait aberrant de condamner le droit à Billie Holiday de chanter Strange Fruit ou à Coltrane de jouer Alabama. Mais cela ne dit rien de leurs qualités artistiques : Adorno, qui n'a pas pris le temps de s'y pencher vraiment, n'y trouve pas son compte — c'est son droit, et c'est là qu'on peut, voire peut-être qu'on doit être en désaccord avec lui.
(J'ajoute, en réponse à la dernière remarque de Zaraké : pour Adorno, la légitimité « artistique » n'a rien à voir avec le fait d'avoir personnellement vécu une vie facile ou non. La douleur qui s'exprime à travers la voix de Billie Holiday dépasse de loin la douleur de Billie Holiday, ou celle du peuple afro-américain : c'est la douleur de l'humanité toute entière. La légitimité est dans l'œuvre d'art, nulle part ailleurs : c'est ainsi qu'Adorno peut mettre en avant une musique qui lui paraît la seule apte à répondre, mais encore avec d'infinies difficultés, aux exigences de ce temps, celle de Schoenberg, alors même que Schoenberg avait des opinions politiques qui n'étaient pas du tout celles d'Adorno...)
3. Ce que vise Adorno à travers sa fameuse formule sur la poésie « après Auschwitz », ce n'est pas du tout l'expression artistique populaire, c'est au contraire ceux qui s'imaginent que, parce que les Alliés ont écrasé l'Allemagne nazie, le problème est réglé, on peut retourner au business as usual et se glorifier de ce que la culture l'ait emporté sur la barbarie. Le fascisme est survenu là même où il y avait une tradition extrêmement riche, la plus élaborée qui soit, de poésie, de philosophie, de musique, etc. : c'est cela qui se trouve renvoyé au rang de détritus par la barbarie nazie, parce que toute cette culture n'a pas réussi à empêcher cela.
4. La question d'un art « populaire » est différente : il s'agit d'un art de masse, dont il est indéniable qu'il a été dévoyé par l'industrie culturelle. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, c'est Britney Spears qui vend des disques de nos jours, pas Billie Holiday. Il ne s'agit pas de mener un combat d'arrière-garde : cette réalité est partout aujourd'hui, y compris au sein des pratiques supposément « élitistes ». Adorno n'a rien, en soi, contre une musique populaire : il constate juste qu'on n'a pas donné aux masses la possibilité de faire une musique aussi élaborée qu'il le souhaite. Et il constate d'autre part que la plupart de ce qui se donne à voir comme « culture de masse » est une culture au rabais, à ses yeux : je crois que pour Britney Spears (ou ses équivalents de l'époque), il n'a pas forcément tort. Là où il se plante (en tout cas : rétrospectivement), c'est en condamnant le tout d'un bloc — mais là encore il faut replacer ça dans le contexte de l'époque : Adorno essayait de préserver ce à quoi il tenait plus que tout, et qu'il voyait en grand danger (cf. l'exploitation commerciale de Mozart ou de Beethoven aujourd'hui, qui nous en interdit un accès adéquat — pour Beethoven par exemple, toute l'imagerie « révolutionnaire » qu'on lui colle dessus (jusque dans les portaits, les bustes : toujours les cheveux en bataille, etc.) nous masque l'accès à ce qu'il y avait vraiment de révolutionnaire dans sa musique).
5. Je ne suis pas sûr qu'Adorno pense que l'art peut nous sauver, parce que l'art lui-même a pris un sacré coup (pour un certain nombre de raisons qui préexistent à Auschwitz, mais qu'Auschwitz a aggravées). Et il ne s'agit pas de relever les exigences de l'art, il s'agit de tout faire pour les maintenir ! Ce qui n'est pas du tout la même chose... mais qui est néanmoins très compliqué, parce que tout dans la société tend à lutter pour faire disparaître l'art, consciemment ou inconsciemment. Adorno ne méconnaît en rien tous les problèmes qui touchent l'art, mais ne croit pas qu'il soit encore temps de lâcher le morceau et de baisser les bras : il veut s'accrocher et se battre pour sauver ce qui peut encore l'être... Ce qui veut dire, au passage, qu'Adorno n'est pas du tout le profond pessimiste qu'on décrit parfois : sinon il aurait baissé les bras depuis longtemps. Bon ok, il n'est pas non plus franchement optimiste, c'est vrai. Il essaye d'être réaliste, de voir les choses comme elles sont, sans fard, et c'est vrai que ce qu'il découvre n'est pas joli-joli : mais pas une raison pour se décourager, au contraire, une urgence de se retrousser les manches.
Je termine avec trois remarques brèves :
6. Christian parle du terrain de « l'émotion » : celui-ci a malheureusement été fortement corrompu par ses récupérations. Je ne doute pas un instant de la réalité de l'émotion des teenagers allant écouter Céline Dion en concert, par contre je crois qu'il est permis de penser que l'expérience que Céline Dion leur procure est assez faible en comparaison avec ce qu'on est en droit d'attendre de l'art. Il ne s'agit pas de condamner l'émotion, de se l'interdire : mais il faut être prudent avec ça, pouvoir distinguer l'émotion facile — et économiquement construite, ne rêvons pas — (Céline Dion) et une réelle expérience esthétique, riche, paradoxale, souvent infiniment douloureuse, généreuse.
7. pour répondre à kfigaro : Adorno a certainement « entendu parler » du mot « be-bop », peut-être du nom « Coltrane » (c'est moins sûr), mais il n'a jamais vraiment écouté ces musiques, au sens que lui-même donnait au mot « écouter ». Les raisons en sont nombreuses, ce serait trop long à détailler, mais de toute évidence les pérsupposés d'Adorno se heurtaient à pas mal de choses dans le jazz (qui n'est pas irréprochable, il faut bien le dire...). Les conditions (pas seulement biographiques : philosophiques) n'étaient pas réunies pour que la rencontre se fasse, nous sommes nombreux à le déplorer, mais au-delà de l'individu Adorno (qui appartient au passé, il a disparu il y a presque 40 ans : à notre époque « c'est un siècle » !), il reste sa pensée — à travers ses écrits —, et l'impensé de sa pensée, qui est un terreau fertile, je crois. (Cf. la conclusion de l'article de Lacoue-Labarthe.)
8. Je ne suis pas aussi sûr que toi qu'il y ait tant d'habitués de l'intercontemporain qui soit des amateurs de jazz. Et il faut bien reconnaître (c'est en tout cas mon avis) qu'il y a beaucoup d'auditeurs de jazz qui l'aiment pour de mauvaises raisons : une vague image « intello », élitiste, snob, musique pour « connaisseurs » fermée sur elle-même, etc. colle au jazz, à mon sens de façon injustifiée. Et puis il y a le côté inverse : le côté encanaillement facile, critique de la « culture élitiste bourgeoise », etc., qui est à mon sens tout autant regrettable, et qui existe aussi. Beaucoup des auditeurs de jazz ressemblent aux jitterbugs qu'Adorno fustige : ce sont des « fans », au sens le plus fort et le plus néfaste du terme, « fanatiques » Idem pour le côté « musique sacralisée », pour « l'enthousiasme », etc. : tout ceci ne plaide pas en faveur du jazz, il faut arriver à débarrasser le jazz de toute l'idéologie facile qui l'accompagne si on veut vraiment lui faire honneur.
Bon, c'est en tout cas ce que je crois... on va arrêter d'épuiser Zaraké : bonne soirée à tous, à bientôt peut-être, ici ou ailleurs. |
|  | | benjamin Novice
Inscrit le : 12 Oct 2007 Messages : 7
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:24 | |
| | Juste une dernière chose : au sujet de la remarque de kfigaro sur Tous les matins du monde. Sans être du tout spécialiste de Marin Marais, j'aurais surtout tendance à croire que c'est Alain Corneau (le réalisateur du film) et/ou Pascal Quignard (l'auteur du bouquin d'où le film est tiré) qui projette sur l'époque, rétrospectivement, un débat tout à fait contemporain. Je ne sais pas si le débat existait à l'époque de Marin Marais, mais je suis sûr à 100% qu'il n'existait pas dans ces termes (« divertissement » etc.). |
|  | | kfigaro Modérateur

Age : 38 Inscrit le : 04 Nov 2006 Messages : 6482
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:32 | |
| Je ne veux pas répondre à la place de Benjamin, mais d'après ce que je connais des jugements de personnalités admiratives ou spirituellement proches d'Adorno comme Boulez - je suis presque certain qu'Adorno n'appréciait pas le jazz (et même le titre de Coltrane "Alabama" - morceau plutôt accessible d'ailleurs) uniquement à cause de sa "forme". Pour un musicien formé par Berg (le compositeur de "Wozzeck" - opéra expressionniste célèbre), la valeur d'une composition musicale se jauge forcement à sa structure intrinsèque (en d'autres termes, par l'harmonie, le contrepoint, la forme classique ou non, l'orchestration cad la richeur et la variation de ses couleurs - ce que Adorno lui même maîtrisait d'ailleurs à la perfection - son orchestration des "Kinderjahr" de Schumann est réellement splendide - délicate et finement colorée, etc..) et non pas à l'énergie (tellement essentielle dans le jazz comme dans le rock qui lui succédera, n'en déplaise aux légitimistes...) ni même à l'émotion qu'elle souhaite transmettre, et encore moins à la richesse et à l'invention de l'improvisation (cf le passage que j'ai cité en page 3)... _________________ La boutique des chants éthérés
Dernière édition par le Sam 13 Oct - 19:00, édité 1 fois |
|  | | kfigaro Modérateur

Age : 38 Inscrit le : 04 Nov 2006 Messages : 6482
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:33 | |
| oups... désolé Benjamin a répondu en même temps que moi, il ne me reste plus qu'à le lire...  _________________ La boutique des chants éthérés |
|  | | kfigaro Modérateur

Age : 38 Inscrit le : 04 Nov 2006 Messages : 6482
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:49 | |
| | benjamin a écrit: | | 3. Ce que vise Adorno à travers sa fameuse formule sur la poésie « après Auschwitz », ce n'est pas du tout l'expression artistique populaire, c'est au contraire ceux qui s'imaginent que, parce que les Alliés ont écrasé l'Allemagne nazie, le problème est réglé, on peut retourner au business as usual et se glorifier de ce que la culture l'ait emporté sur la barbarie. Le fascisme est survenu là même où il y avait une tradition extrêmement riche, la plus élaborée qui soit, de poésie, de philosophie, de musique, etc. : c'est cela qui se trouve renvoyé au rang de détritus par la barbarie nazie, parce que toute cette culture n'a pas réussi à empêcher cela. |
rien que pour ça Adorno m'intéresse car je partage également cette interrogation (à quoi sert une foi inexorable en la Grande Culture puisque que celle ci n'empêche malheureusement ni la violence - y compris symbolique, et pire encore - ni la barbarie...)... hélas ma médiathèque n'a pas grand chose (j'y viens à l'instant), tu me conseilles quoi en priorité ?
| benjamin a écrit: | | Je ne suis pas aussi sûr que toi qu'il y ait tant d'habitués de l'intercontemporain qui soit des amateurs de jazz. Et il faut bien reconnaître (c'est en tout cas mon avis) qu'il y a beaucoup d'auditeurs de jazz qui l'aiment pour de mauvaises raisons : une vague image « intello », élitiste, snob, musique pour « connaisseurs » fermée sur elle-même, etc. colle au jazz, à mon sens de façon injustifiée. |
tu as sûrement raison, je t'ai fait part de réflexions que j'ai eu en lisant pas mal de blogs sur la musique contemporaine et en me basant sur les goûts de leurs auteurs - elles n'ont évidemment aucune valeur scientifique ou sociologique... d'ailleurs j'ai un bon contre-exemple : je connais un gros amateur de musique du 20ème siècle plutôt modale ou post-modale (appréciant peu Boulez mais adorant Saariaho ou Escaich) qui déteste à la fois le jazz et le rock (parvenant d'ailleurs à peine à différencier les deux et mettant absolument tout dans le même sac - sûrement un peu comme Adorno ou Boulez) _________________ La boutique des chants éthérés
Dernière édition par le Sam 13 Oct - 18:56, édité 1 fois |
|  | | Zaraké Maître

Inscrit le : 06 Nov 2006 Messages : 1016 Localisation : Toulouse (région)
| Sujet: Re: Les vraies origines du jazz... Sam 13 Oct - 18:56 | |
| | benjamin a écrit: | | mouaif... pas tout à fait convaincu par le résumé de Zaraké... . |
Je demande l'indulgence car je découvre Adorno au travers de vos écrits  |
|  | | | Les vraies origines du jazz... | |
|
| Page 4 sur 6 | Aller à la page : 1, 2, 3, 4, 5, 6  |
| | Permission de ce forum: | Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
| | |
| |